
Etonnante
aventure que celle de ce petit livre, sans doute l'un des plus
réussis de Simone de Beauvoir. Nous sommes en 1937-1938, elle a
30 ans, elle écrit ce roman en détournant un titre de Maritain,
« Primauté du spirituel », elle veut régler ses comptes
avec son milieu catholique, son enfance coincée, ses premières
expériences de professeur en province. Son manuscrit est refusé
par Gallimard et Grasset, elle s'incline, puis y revient en
1979, le publie sans aucun écho avec un nouveau titre, «Quand
prime le spirituel». Le voici à nouveau en édition de poche.
Cette fois il s'appelle « Anne, ou quand prime le spirituel
»(1),
et là, on s'étonne : c'est précis, dur, très intelligent, pas du
tout inférieur à « la Nausée », décapage du mensonge presque
généralisé de l'époque, hypocrisies, puritanisme, fausse
religion, petits enfers familiaux et sociaux, continuation
ahurissante du XIXe siècle, crimes innocents doucereux, horreur
des relations mère-fille, niaiserie physique, portraits profonds
de la mauvaise foi à l’œuvre dans un pays, la France, qui nous
semble soudain très lointain, à moins que ce ne soit toujours le
même, dissimulé, en douce. Le plus étrange, bien que Beauvoir ne
parle jamais de lui, est, dans le style même, l'influence de
Mauriac. Elle l'a lu, aucun doute, et on peut se demander si
l'animosité de Sartre à l'égard de l'auteur du «Nœud de vipères»
ne vient pas de là.
Un des drames de la vie de
Beauvoir est la mort de son amie Zaza, étouffée par la famille.
Elle s'appelle Anne dans ce roman, mais ce n'est pas le seul
personnage, loin de là, il y en a bien d'autres, femmes, jeunes
filles, hommes refoulés nigauds, anarchistes nocturnes
désespérés (remarquable évocation de la figure de Denis,
nihiliste à la dérive). L'essentiel, bien entendu, est
l'idéalisme à toute épreuve qui anime aussi bien les dévots que
les pseudo-affranchis. Ecoutons Beauvoir : « Les tabous
sexuels survivaient, au point que je prétendais pouvoir devenir
morphinomane ou alcoolique, mais que je ne songeais même pas au
libertinage.» Image de la dévote : « Elle apercevait
des visions merveilleuses ; son cœur fondait et elle offrait en
sanglotant le sacrifice de sa vie à un jeune Dieu blond. Elle
l'avait vu une fois, au cinéma; le soir, dans son lit, elle lui
faisait ses confidences, et elle s'endormait blottie contre le
cœur de Jésus : elle rêvait d'essuyer avec ses longs cheveux de
doux pieds nus.»
Il n'y a pas que la dévote qui
veut faire des vers tout en se mêlant de la question «sociale»,
il y a aussi la jeune employée du corps professoral qui voit
tout esthétiquement, déteste la vie provinciale (« Ces dames
s'abordaient en se demandant des nouvelles de leurs maladies
intimes »), décrit crûment la vie du lycée où elle enseigne
(rien n'a changé depuis Flaubert), se veut esprit dégagé et
libre, mais s'indigne si une de ses élèves tombe enceinte et
envisage de se faire avorter. Là, on est dans la souillure, la «boue».
Toujours l'idéalisme : « N'avez-vous aucun sens moral ?
C'est monstrueux ! » Allez, au mariage forcé, c'est-à-dire
au couvent dans l'ombre. Le lycée est ridicule, mais
l'institution Saint-Ange, confessionnelle, ne l'est pas moins.
Une élève s'échappe, va à la Bibliothèque nationale où elle
côtoie « les érudits, les étudiants, les maniaques, les
épaves décentes qui sont les habitués ordinaires ». Son
dentiste, ensuite, essaie de la draguer : il s'intéresse à la
philosophie hindoue, il est théosophe, bref, on n'est tranquille
nulle part, l'atmosphère de folie augmente. Elle culmine chez
une mère pudibonde qui interdit à sa fille de recevoir des
lettres d'un ami, et lui dit froidement : « Crois bien que
si je n'avais pensé qu'à mon plaisir tu ne serais pas de ce
monde. » De quoi mourir, et en effet la fille mourra.
Sacrée mère investie par Dieu : « Je sais ce qu'est un homme;
ils parlent d'idéal, mais ils sont pleins d'ignobles désirs.
» Dans tout ce carnaval sinistre à faux Dieu et à liberté
conventionnelle, ce que Beauvoir saisit à merveille, ce sont les
rapports de domination, d'intimidation, les luttes pour le
pouvoir. Les filles doivent être chastes, penser à se marier et
à engendrer, point final. La révolte est sanctionnée, et toute
fugue dans la vraie vie semble déboucher (sauf à la fin) sur une
autodestruction programmée. La fugueuse, dans un bar de
Montparnasse où elle tente (toujours l'idéalisme) de se faire
passer pour prostituée : «Je les regardais, je pensais à des
nuits blanches, des départs, des rencontres, des attentes, je ne
pouvais former aucune image claire, mais cette évocation confuse
me bouleversait. »
Evidemment, Dieu s'éclipse («
les arbres, le ciel, l'herbe, personne ne leur ordonnait
d'exister »). Mais l'idéalisme à l'envers reste plus que jamais
de l'idéalisme. Superbe passage : « J'admettais le viol,
l'inceste, la luxure, l'ivrognerie : tout satyre pouvait être un
Stavroguine, tout sadique, un Lautréamont, tout pédéraste,
Rimbaud; je regardais avec vénération les prostituées aux
cheveux rouges ou mauves assises près de moi sur les tabourets
du bar; j'avais l'imagination si peu lubrique que même lorsque
je les entendais se demander à haute voix pour quel prix elles
accepteraient de sucer un client, je ne formais aucune
représentation claire. »
Arrive maintenant une riche
lesbienne qui veut refaire l'éducation de la débutante : elle
l'habille, la maquille, veut coucher avec elle, ce qui étonne
fort la néophyte. De plus, la lesbienne (Marie-Ange) est elle
aussi théosophe, spirite, nudiste à l'occasion, adepte des
tables tournantes, et surtout organisatrice de réunions
artistiques d'avant-garde. Rupture, mais rupture aussi avec
Denis (avec qui la débutante ne couche pas), qui lui parle un
moment d'aller à Saigon faire du trafic d'opium. Bref, on
s'ennuie à mourir dans l'ordre bourgeois, mais on s'ennuie à se
décomposer dans la dérive : « Des couples me frôlaient en
dansant; j'éprouvais pour eux une pitié déchirante; je ne savais
pas distinguer un fox-trot d'un tango, tout ce que je voyais,
c'était une vraie agitation par où des hommes s'efforçaient
d'échapper à l'affreux ennui de vivre; je les plaignais et
pourtant je pensais qu'ils avaient raison contre moi; j'aurais
dû imiter ces femmes offertes sans défense au hasard, tout
entières plongées dans l'instant : elles ne savaient pas même
avec qui elles coucheraient ce soir, elles ne cherchaient pas à
savoir; elles dansaient, elles buvaient, les unes gagneraient
des fortunes, d'autres deviendraient des espèces d'épaves, comme
cette vieillarde à cheveux roux assise à côté de moi et qui se
soûlait chaque soir. »
Soudain, à travers les rues, la
révélation de la liberté surgit. On sort des simulacres et des
allégories, les choses sont de nouveau là « nues, vivantes,
inépuisables ». Les autres personnages « mourront sans
avoir rien connu de réel, et je ne veux pas leur ressembler
». On l'a compris : cette expérimentatrice obstinée va, un jour
ou l'autre, écrire « le Deuxième Sexe ». Après quoi
viendront d'autres idéalisations, mais c'était fatal.
Philippe
Sollers
«(Re)lisez Beauvoir»
Beauvoir avait la même
précipitation de parole que Sartre. Mais sa voix tranchait sur
son apparence physique.
Sa beauté était démentie par
une voix haut perchée, désagréable, butée, didactique. Elle
semblait vouloir nier sa belle image par une parole désaccordée
et non mélodique. Une amie féministe me suggère qu'elle avait
ainsi une voix de protection contre ce que disait son corps.
C'est très vrai. Corps harmonieux, voix froide. Proposition et
distance. Angoisse? Sévérité jouée ? Volonté de maîtrise ? Un
peu de tout ça. Il faut donc lire Beauvoir pour vraiment
l'entendre. Et là, c'est le plus souvent un enchantement,
surtout dans ses lettres. Contrairement à ses Mémoires, où le
passé simple ralentit l'action, elle est là, intensément
présente, précise, sensuelle, drôle. Je prends le pari : loin de
toutes les récupérations militantes ou universitaires, elle
restera comme une grande épistolière que révélera, un jour, une
anthologie.
Ses lettres sont le plus
souvent des chefs-d'oeuvre. Des lettres d'amour. Comment appelle-t-elle
Sartre ? «Tout cher petit», «petit bien-aimé», «petit pur», «cher
petit absolu». Et puis: «Vous seriez donc un bien grand
philosophe, petite bonne tête ?» Et puis : «Je suis toute
effondrée de tendresse pour vous.» Et à Algren : «Quand je pense
que je vais vous voir, vous toucher, la tête me tourne, mon
coeur éclate...» Simone de Beauvoir ? Une femme à découvrir.
Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur, N°2252,
3 janvier 2008
1.
«Anne, ou quand prime le spirituel», par Simone de Beauvoir,
avant-propos de Danièle Sallenave, Gallimard, Folio, 368 p.
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